Chronique d’une mort programmée – III

Le surpâturage dans la forêt – printemps 2021

CHAPITRE III – La dégradation accélérée du Val d’Ifrane

Contrairement au programme annoncé dans les plans d’aménagement et de protection des massifs forestiers, les populations n’ont pas été impliquées et n’ont été bénéficiaires d’aucune retombée de quelque nature qu’elle soit. La plupart des petits « fellahs » ou des éleveurs pratiquant une agriculture vivrière reste en dehors de tous les programmes d’aide de ce vaste plan « Maroc vert » mis en œuvre entre 2011 et 2017. Et ce, soit parce ces programmes requièrent une superficie minimale que les parcelles familiales sont loin d’atteindre ; soit parce qu’ils exigent de faire l’avance de toutes les dépenses pour un remboursement (partiel) sur résultat, donc réunir une mise de fond bien au-delà des possibilités des fellahs ; soit encore parce que ces derniers n’ont pas accès à l’information ou tout simplement pas de compte en banque pour percevoir les sommes ou pas même de titres de propriété, puisque de nombreuses terres attestées par le seul droit coutumier ont conservé un statut indéterminé depuis l’Indépendance dans tout le Royaume et sont considérées comme terres communales échappant à la réglementation ! Situation insoluble.

A Zaouia Sidi Abdeslem, on ne peut plus cultiver les terres en « bour » (irrigation naturelle) parce que les précipitations sont désormais trop rares. On ne peut plus faire de maraîchage sur les parcelles en bordure de rivière irriguées manuellement par la seguia parce qu’il n’y a plus de rivière. A Zaouia Sidi Abdeslem, on ne peut même plus s’asseoir au bord de l’eau en rêvant à des jours meilleurs parce qu’il n’y a plus d’eau et que l’envers du mur de gabion est devenu lieu d’aisance public. A Zaouia Sidi Abdeslem, on n’a jamais vu arriver d’aide à l’élevage semi-intensif du mouton, alors les troupeaux ovins et caprins réunis continuent de ratisser la forêt au gré des saisons. A Zaouia Sidi Abdeslem, 1300m d’altitude, température record de froid en Afrique enregistrée à -23°C en 1935, on n’a jamais vu les autorités locales travailler en concertation étroite avec les habitants sur la question des besoins en bois de chauffe ou la responsabilisation des familles dans l’entretien, la plantation et le reboisement ; on n’a jamais vu les Eaux et Forêts s’intéresser au mode de vie des populations sylvestres et riveraines pour améliorer leur sort tout en s’appuyant sur leur parfaite connaissance du milieu pour en faire les meilleurs défenseurs de leur propre environnement. On a simplement vu l’action de l’Etat s’étendre, les garde-chiourme locaux intensifier leur prédation et les conditions d’existence se dégrader au rythme des contraintes nouvelles. Alors l’hiver, certains après-midi, lorsque l’on est père de famille ou jeune oisif, on s’empare d’une hache soigneusement affutée et, à ses risques et périls, on monte les chemins des collines avec un âne et on abat des arbres, de solides troncs de bois vif qui flamberont jusqu’au matin, et par d’autres sentiers, d’autres groupes redescendent les flancs escarpés portant à dos de femme les lourds fagots de branchage et bois mort si précieux pour allumer le foyer et éviter de voir ses enfants bleuir puis mourir sous les assauts du gel.

A Zaouia Sidi Abdeslem, il n’y a jamais eu de retombée de l’activité « touristique », terme aussi galvaudé qu’inutile et insuffisant pour définir les pratiques qu’il recouvre (encore moins du soi-disant « éco-tourisme » prédit sur le papier). Le Parc National, ce furent quelques kilomètres de fil barbelé tendus à travers la forêt pour dissuader les troupeaux, en l’absence de tout dialogue avec les bergers, fragile barrière démantelée en quelques années ; ce furent surtout les hordes de visiteurs, issus des classes populaires émancipées, montant des villes dans les autos nouvellement acquises pour se payer quelques journées « à la montagne ». Ce fut la route qui serpente de la Zaouia à Tourtit (Ifrane) rendue impraticable l’été, surchargée de véhicules garés en tous sens sur les talus, les bas-côtés, dans les virages ; ce furent les familles s’installant le long du cours d’eau exsangue, dans la prairie de la fameuse source « Vittel », sur les parcelles des Chorfas, jusqu’aux portes des habitations privées, à grand renfort de nattes, coussins, tentures, vaisselle, marmites, cocotte-minute, brisant des branches, allumant des feux, s’endormant insouciantes, la panse en l’air, dans les champs en voie d’abandon et disputant l’ombre aux moutons indifférents. Ce furent les berges piétinées, le cours d’eau toujours plus grêle, les racines des hauts frênes endémiques mises à nue, la terre érodée, le chêne massacré, les arbres enfonçant désormais leur tronc dans le sable et s’effondrant bientôt sous leur propre poids… Car dans le temps que le « Parc » se créait ses adeptes, le niveau des précipitations continuait de chuter et le détournement des eaux en amont d’Ifrane se poursuivait, bien entendu.

Les arbres aux racines desséchées tombent d’eux-mêmes – printemps 2021

Dans ces conditions, de quel type de parc naturel parle-t-on ? Il existe bien un pseudo musée, « La maison de la cédraie », confidentiel et qui n’intéresse personne, sur la commune d’Azrou, très loin des visions d’apocalypse que l’on vient d’évoquer ; c’est bien le seul effort de sensibilisation, insignifiant, que l’on répertorie. Mais si la cédraie, vaste et néanmoins malade, surexploitée, livrée sans vergogne aux appétits carnassiers de ses gestionnaires, comme toutes les ressources de ce beau pays, conserve une part de sa magie, la vallée de Tizguit quant à elle a subi de plein fouet l’invasion des foules en goguette. Autour de la source « Vittel », les cafés et les stands de pacotilles ne sont même pas tenus par des villageois mais ont été concédés à des gens d’ailleurs selon des règles obscures de clientélisme et d‘échanges de services, connues des seuls fonctionnaires de la municipalité et de la préfecture d’Ifrane. Alors, des zones pastorales où ils ont leur campement, aux confins de la commune rurale de Tizguit, délaissant leurs troupeaux, des bergers sont descendus sur leurs chevaux harnachés comme pour les parades martiales des fantasias dans l’espoir de gagner leur vie en proposant un tour sur le dos de l’animal et une photo pour quelques dirhams. Ceux qui possèdent un cheval à la Zaouïa pratiquent la même activité sur le secteur réservé de la « Cascade des Vierges », un peu en aval, laquelle est morte. Le tableau à cet endroit précis est apocalyptique : il y a d’abord le terrain piétiné où l’herbe ne repousse plus, puis les arbres décharnés aux troncs amputés, et les déchets partout intégrés au décor, dans l’eau stagnante et les algues de pollution, parmi les feuilles mortes, retenus aux branches, enfin les badauds étalés partout, débarqués avec leur matériel, leur cuisine, leur marmaille, leurs cris, leur indécence, et puis surtout le cours d’eau disparu, la cascade silencieuse figée sur les rochers où les herbes sèches tombantes signalent encore le passage de l’eau, les trous profonds où plus rien ne frémit, la paroi nue défigurée d’où la vie s’est retirée… – Dieu merci, tout récemment, pour cause de covid, l’affluence a été drastiquement limitée et les chevaux menés par des cavaliers hébétés tournent actuellement à vide, comme des âmes en peine, sur les chemins de poussière.

Pique-nique au bord de la rivière : un tableau en apparence idyllique – printemps 2021

Quant à ceux qui ne possèdent pas de chevaux, il leur reste la possibilité, selon les mêmes règlements opaques qu’il faut savoir percer, d’occuper le jour durant les fonctions de gardien de parking pour deux dirhams par voiture. Loin de cette sinistre réalité, voici un échantillon de la vitrine mensongère que le Maroc offre aux yeux du monde (et des touristes étrangers) : 
https://marocecotourisme.com/fr/maroc_parcs-nationaux_ifrane.php
http://www.eauxetforets.gov.ma/Biodiversite/GestionBiodiversite/Pages/Parc-National-Ifrane.aspx

La réalité de l’excès du tourisme à la sauvage : déchets et destruction des berges – printemps 2021

Puisque le constat des pressions subies par l’environnement était véritablement préoccupant, puisque la nécessité d’une action de conservation de l’Etat s’imposait, puisque le projet sur le papier était si bien ficelé, pourquoi ne pas aller au bout de l’idée et développer véritablement un programme de travail, un dialogue assidu avec les populations autochtones qui vivent dans ce milieu depuis des siècles ? Pourquoi ne pas s’appuyer sur leur expertise, reconnaître leur légitimité, les associer à la démarche en faveur de l’environnement, rechercher leur intérêt et leur bien-être en même temps que celui de la nature et du pays et en faire les premiers défenseurs du milieu ? Pourquoi toujours choisir le pire, abandonner la population à son sort, aux termes du pire des compromis : tolérer qu’elle saccage la forêt, parce que le bois est pour elle une ressource vitale, et qu’elle y fasse paitre son bétail sans restriction parce que c’est là tout son bien, mais sans jamais apporter de réponse à ses conditions de vie difficile – et dans le même temps jouer à fond sur l’attractivité du site et l’appel d’air de l’enseigne « Parc National d’Ifrane », pour y faire converger tous les « touristes » de l’intérieur (nationaux) sans toutefois mener auprès de ces masses la moindre politique d’éducation à l’environnement, sans imposer la moindre réglementation, ce qui semblerait quand même le minimum pour un tel lieu dédié à la protection de l’environnement, sans employer jamais intelligemment les guides ni les gardiens du cru, partie prenante, qui se chargeraient alors de faire appliquer cette réglementation avec zèle et fierté ? Pourquoi renoncer, avant même d’avoir essayé, à une amélioration qui reste plausible de la situation ? Pourquoi céder toujours à la tentation du pire ? Probablement parce qu’il y a bien trop de profit à se faire sur le dos de la nature et des habitants, de bénéfices à se partager entre quelques initiés bien placés et autres responsables locaux pour prendre la peine de se préoccuper de pauvres hères marginalisés ni de faire des règlements pour des ignares béats. – Il est beau le Parc National d’Ifrane !

L’affluence massive, soit dit en passant, présente aussi l’avantage de dénaturer la vallée au sens propre, de la coloniser, d’en faire reculer les Chorfas héritiers de la tribu qui se retrouvent dans la position de mendiants sur leur propres terres, contraints d’abandonner progressivement le maraîchage et l’élevage et soumis à une acculturation accélérée. Tous les coups sont donc gagnants pour les pouvoirs publics dont la méfiance envers les tribus berbères, au-delà du folklore de vitrine, est viscérale et qui visent par tous les moyens à mettre la main sur l’intégralité du massif forestier soit tout le territoire historique des Aït Ifrane.

La Cascade dans les années 1990 (photos du haut) et la Cascade en 2021 (photos du bas)

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